Jean Prevost Un humaniste combattant
Ce portrait de jean Prevost a été publié dans Résistance Isère n° 142 septembre 2005
Dans Grenoble, une petite rue, près du Cours Jean Jaurès porte le nom de Jean Prévost. Une rue bien modeste eu égard à l'étonnante et brillante personnalité du "capitaine Goderville".
Enfant du pays de
Caux, Jean Prévost dont les parents sont instituteurs, fait ses études secondaires à Rouen, puis au lycée Henri IV à Paris où il sera marqué par l'enseignement du philosophe Alain. Reçu à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm en 1919 il choisit le journalisme et publie ses premiers articles. Intellectuel engagé dans son époque, Jean Prévost est passionné de politique : partisan du Front populaire, de l'intervention en Espagne pour sauver la République contre Franco, antimunichois convaincu, proche des radicaux.
Considéré comme le critique le plus lucide du Paris de l'entre-deux- guerres, il s'affirme comme l'un des écrivains les plus doués de sa génération. Journaliste engagé, chroniqueur dans de nombreuses revues notamment à la NRF, essayiste, romancier, nouvelliste, historien, critique littéraire, traducteur, son grand amour reste la littérature, il est particulièrement marqué par l'oeuvre d'Henri Beyle "Stendhal", sa thèse de Doctorat portera sur "la création chez Stendhal". Belle influence que l'on retrouve dans ses romans et son existence.
C"est en travaillant à Grenoble en 1941 sur les archives consacrées à Stendhal qu'il retrouve son ami Pierre Dalloz. Inventeur du "plan Montagnard" pour le Vercors Dalloz informe Prévost de son projet. Quelle belle idée ! Pour lui qui ne s'est jamais accommodé de la défaite ni de l'occupation, voilà un engagement à sa mesure. Il n'est pas un écrivain de salon, comme Lucien Leuwen, héros de Stendhal : … il ne se contente pas de duels et de succès mondains. Il lui faut des preuves d'une force d'âme soutenue ; il lui faut même se salir les mains."
Aucune autre initiative que celle de Dalloz ne pouvait l'enthousiasmer ainsi et le lancer dans la bataille, celle de toute une vie. Pour lui le Vercors sera le chemin de l'honneur. Il rejoint le plateau, son fils Michel, 16ans à ses cotés. Il devient alors le capitaine Goderville en hommage à son père natif de Goderville en Normandie. La compagnie "Goderville" est forte de près de 300 hommes qui l'admirent et lui font une totale confiance car Jean Prévost ne se contente pas de commander, il se bat aux cotés de ses hommes et il se bat bien, ce qui lui vaudra les félicitations chaleureuses du colonel Huet commandant militaire du Vercors.
Mais hélas le plateau va se retrouver pris dans la nasse allemande et l'ordre de dispersion intervient le 23 juillet mettant une fin tragique au "plan montagnard" de Dalloz, à cette belle utopie qui même si elle a échoué, pour de multiples raisons, avait porté au cœur de centaines d'hommes l'espoir de la victoire et le souffle de l'héroïsme.
Goderville avec quelques maquisards s'est réfugié dans la grotte des Fées. Le 29 juillet il confie à Simon Nora son regret de ne pas pouvoir finir son manuscrit sur Baudelaire. Résistant, oui, combattant encore, mais profondément écrivain !
Jean Prévost comprend vite qu'il faut sortir du Vercors, pour poursuivre le combat ailleurs et sous d'autres formes. Eviter les routes trop surveillées, essayer de gagner Sassenage et peut-être la maison de Pierre Dalloz, reprendre des forces après ces journées épuisantes et terribles pour continuer la lutte, servir encore ses contemporains et une idée noble de la France.
Ce matin du 1 août, dans les gorges d'Engins au débouché du "pas - du - curé" ils sont cinq à tenter de rejoindre la vallée. Quelle chance avaient-t-ils face au fusil- mitrailleur qui les abat sans qu'il y ait l'ombre d'un combat ? Au pont Charvet, il fait beau ce matin d'été et l'homme qui bascule par-dessus le parapet, victime de la guerre, victime de la barbarie, est un des plus brillants esprits de ce 20 siècle.
Là dans l'eau du torrent, gît défiguré un homme engagé dans la vie, engagé dans la lutte pour la survie d'un monde juste et libre, une conscience supérieure, un veilleur pour les temps futurs. Dans ce petit val dauphinois, la lumineuse trajectoire de Jean Prévost, humaniste combattant, s'achève tragiquement et pourtant s'inscrit à jamais au fronton de notre mémoire.
Documents utilisés :
- Dossier de presse " Hommage à Jean Prévost - Sassenage - 11 juin 1994 - Docteur François Sikerdji
- L'Isère en Résistance : Jean Prévost de la République des lettres à la République libre du Vercors -Extraits, documentation, photo-
avec l'aimable autorisation des Editions le dauphiné, du MRDI et de Jean Claude Duclos Conservateur