Anne Marie Mingat, Juste parmi les Nations, a sauvé de nombreux juifs durant la seconde guere mondiale. Voilà l'histoire de "Jeannine" qui cachée durant de nombreux mois dans la famille de Mimi.

Felicia Przedborski 'Jeannine"

 Jeannine est, sans conteste, la personne qui m'a le plus marquée durant cette période de l’occupation allemande.

 Notre rencontre

Nous étions au mois de janvier 1944 et je travaillais encore à la mairie de Domene lorsque je vis venir  à  moi  une  jeune  femme  accompagnée d 'une fillette d'environ treize ans. Je la connaissais  déjà,  car  plusieurs  fois je l'avais accueillie chez moi pour y passer la nuit. Elle était israélite. Son  mari  vivait  déjà  depuis  plus d'une  année ,  caché  dans  une  cave. Depuis l 'automne, les événements dramatiques et les menaces se multipliaient: arrestations, tortures, exécutions sommaires, rythme affolant des déportations …

Madame Przedborski n 'en pouvait plus de lutter et de trembler pour son enfant.  Depuis des mois, elle accomplissait des miracles pour assurer le ravitaillement et la protection des siens. Elle m'a pparaissait comme le modèle parfait de la mère, dans le sens le plus noble du terme. Je la trouvais belle et courageuse. Ma is elle se disait à présent qu 'elle ne pouvait plus lutter, que sa fille allait être perdue, qu 'il fallait à tout prix faire quelque chose, lui trouver une protection sûre. "Je ne peux plus protéger mon enfant, me dit-elle. Je vous la don ne; avec vous, elle ne craindra rien; chez vous, elle sera en sûreté." Se séparer de sa fille était pour elle un acte héroïque car Jeannine, pour elle et son mari, était la "prunelle de leurs yeux".

Quand elle me demanda de la prendre sous ma protection, elle ignorait, comme tout le monde, la vie dangereuse que je menais. Je ne pouvais pas lui en parler, mais je me sentais assez forte pour protéger Jeannine et pour nous en sortir. J'avais été attirée immédiatement pa r son air éveillé et pa r sa spontanéité. J'ai accepté tout de suite et, du jour au lendemain, cette petite fille de treize ans s'est installée dans une nouvelle vie, ne voyant plus ses parents qu’en cachette, tard dans la nuit.

Sa mère lui avait expliqué qu'elle devait m'aimer et rester auprès de moi le plus possible. Aussitôt, elle me combla d ' une affection sans borne et se mit à me suivre partout. Nous avions tout de suite senti un courant de sympathie qui nous entraînait l'une vers l'autre. Toutes deux "fille unique", nous avons trouvé, elle une grande, et moi une jeune sœur. Notre tendresse l'une pour l'autre devint immense. J'avais un grand sens de mes responsabilités envers elle et je veillais à ce que sa vie auprès de moi soit aussi paisible que possible, bien  que,  me  suivant  partout, elle ait été rapidement mêlée  à  nombre  de mes activités de résistance.

 La vie avec Jeannine

Notre vie s'est organisée avec le plus de discrétion et le plus de naturel possible. Le plus urgent était de lui donner une nouvelle identité. Quel nom choisir? Maurice Chevalier, de passage à Grenoble pour un spectacle, nous a inspirées: elle devint Jeannine Chevalier. Je confectionnai ses faux papiers;  j'accrochai  à son cou une médaille pieuse et , bien que je sois profondément athée, le dimanche  nous  assistions toutes  deux  à  la  grand-messe. Elle allait aussi au catéchisme; je lui avais expliqué qu'elle devait se conduire en tout comme ses camarades de classe.

Nous menions une vie apparemment normale. Elle allait à l'école régulièrement et, quand j'étais obligée de m'absenter sans l’emmener pour une mission   difficile, maman   me   remplaçait auprès d’elle.  Elle avait ainsi un vrai foyer. Nous l'aimions beaucoup.   Pendant   le rude hiver 1943-44,    nous n 'avions pas de charbon en quantité suffisante et nous   gelions   littéralement.  Maman,  qui  cousait  très  bien,  lui  avait confectionné,   avec   une couverture    de laine teinte  par  ses soins,  un superbe  pantalon  qui lui tenait bien chaud. Nous faisions aussi toutes les deux, par tous les temps, de la bicyclette ; ces  bicyclettes qui  nous  ont  tant  servi et  qui,  d'une  certaine  manière,  ont  servi  aussi  la France. Au chapitre précédent, j'ai fait état de sa participation à nombre de nos actions. Une petite fille incroyable!

Sa compréhension des situations et sa présence d'esprit étaient extraordinaires. Un événement en témoigne: Nous avions à la maison un locataire: monsieur Khan. Il était pharmacien à Paris. Il avait quitté la capitale et il était parti toujours plus loin au fur et à mesure de l'avance allemande.  Il était ainsi arrivé à Domene. Il louait une chambre chez nous; il en avait d 'ailleurs loué plusieurs dans les environs et couchait tantôt ici, tantôt ailleurs. Il était littéralement terrorisé par la tournure que prenaient les événements. Un jour de juin , nous sommes toutes deux chez l 'une de mes amies, Yvonne Magli , qui  habite  la  Grand 'Rue;  Jeannine  vient  de  quitter l 'école où j 'étais allée l'attendre. Soudain, nous entendons dans la rue un vacarme terrible: des coups de freins, des coups de sifflets, des ordres hurlés. Nous nous précipitons aux fenêtres et nous voyons les sinistres "tractions avant" de la milice. Les  miliciens  se  mettent   à  rassembler  toutes l es personnes  se  trouvant  da ns  l a  rue  pour un contrôle de papiers et un dépistage d e "terroristes".

Tout ce monde est adossé contre le mur de la poste, les bras en l 'air. Monsieur Khan est du nombre. Mais au lieu   de rester immobile comme les autres, il part en courant.  Rattrapé et poussé sans ménagement à l 'intérieur d'une voiture, il doit donner l 'adresse de son logement et la voiture va tourner dans le "chemin vieux".  Immédiatement, je pense à maman, très émotive, a u x prises avec les miliciens, et je me précipite pour essayer de sauver l a situation,   Jeannine sur mes talons à mon insu. Quand nous arrivons à la maison, maman, poussée dans le dos par une mitraillette, les   conduit    à    l a chambre d e monsieur Khan qui ne cesse de clamer: "Je suis u n honnête homme!" et qui, chaque fois, reçoit des coups de crosse sur la tête. Pendant qu' ils sont à fouiller la chambre et à éventrer les matelas, nous  sommes,  Jeannine  et  moi ,   dans  la   cuisine. J'ai, dans le tiroir du bahut, un revolver et des balles qu 'un habitant m'a donnés la veille pour les remettre aux maquisards. Il faut faire vite:  calmement, j'enveloppe l'arme dans un papier journal et la glisse dans le sac à provision; la petite boîte de balles est dans un mouchoir avec lequel je me tamponne le nez comme si j 'avais un gros rhume. Déjà, les miliciens redescendent et  entrent  chez nous avec monsieur  Khan  ensanglanté  et  ma  mère livide. Sans se laisser impressionner, Jeannine a alors un réflexe extraordinaire: elle attrape le sac à provisions contenant l 'arme  et , pendant qu 'ils commencent à fouiller, à  leur barbe, elle part en me disant : "Bon, j e te rapporte le pain et des pâtes", et elle s'en va d'un pas tranquille. Cette anedocte montre bien que, sans que l'on ait besoin de dire à Jeannine quoi que ce soit, elle comprend très vite les enjeux des situations et est prête à agir sans peur aucune. C'est une jeune héroïne en herbe: elle en a l'étoffe. Tout pouvait arriver, tout s'est bien terminé pour nous, mais monsieur Khan a été emmené et torturé. Je l'ai su plus tard par sa fille, après la Libération: il est mort le lendemain de son arrestation, dans les locaux de la milice, sans avoir pu dire quoi que ce soit, puisqu 'il ne savait rien.

 Notre séparation

Pendant les derniers jours qui précédèrent la libération définitive de Domene et qui furent si tragiques, je n'eus pas beaucoup de temps pour m'occuper de Jeannine, mais je savais qu'elle allait rejoindre sans tarder ses  parents qui,  sentant  venir la fi n de leurs malheurs avec la libération imminente, préparaient déjà leur retour à Paris. La vie, ensuite, nous a séparées pendant de longues années, mais à aucun moment nous ne nous sommes oubliées l'une l'autre. Dans la capitale, elle reprend ses études. Nous nous écrivons de temps en temps.  Puis, un jour, une de mes lettres me revient avec la mention "n 'habite plus à l'adresse indiquée".

Pendant un certain temps, je la recherche, sans succès, puis j’abandonne.  C'est la vie, me d is-je, elle a ses études... Ma is, une trentaine d 'années passeront. Comme si Jeannine avait disparu. Mais elle était loin d 'avoir oublié sa "sœur aînée". Si elle était  introuvable,  c'est  parce  qu'avec ses parents elle  avait  émigré  en  Israel.  Dès qu'elle l'avait pu, elle était revevue. Avec son mari, quand elle venait passer des vacances d'hiver en Suisse ou en Autriche, elle allait chaque fois à Domene pour faire des recherches. Depuis de longues années déjà, elle menait   l'enquête. Mais entre-temps, j'avais changé quatre fois d'adresse et trois fois de nom. Parmi toutes les personnes qu'elle avait interrogées, aucune ne savait où l 'on pouvait me joindre. Jeannine était désespérée d'échouer ainsi à chacun de ses voyages en Europe. Beaucoup de personnes m'avaient vue, se souvenaient de moi... mais personne ne savait où me trouver.

Le 14 juillet 1979, alors que tout est fermé et que la chaleur est suffoquante, Jeannine a l'idée d'aller interroger les religieuses de Domene. Une jeune religieuse s' intéresse à son problème: "Voyons voir; vous dites qu ‘elle a treize ans de plus que vous; nous allons essayer de trouver des personnes à partir de ce renseignement... "Ell es prennent l'annuaire du téléphone. A la quatrième tentative, la réponse devient en fin plus positive: "Ah! Oui; ce doit être Anne­ Marie Mingat: ma belle-sœur la fréquente; elle doit savoir où elle habite...".Le même  jour, à  neuf  heures  du soir, trente ans après l'épopée de la résistance, le téléphone sonne dans la maison de campagne où je passe mes week-ends.

"Allo, c'est Mimi? - Oui... -Ici, c'est Jeannine! - Jen connais, des Jeannine! Quelle Jeannine?"

 Et soudain, je comprends qui est au bout du fil et je crois mourir de saisissement. L'émotion des retrouvailles est immense. A partir de là, nous ne perdrons plus le contact.

Quelques années plus tard, en janvier 1983, Jeannine me téléphone et m’annonce qu 'elle effectue les formalités pour me faire avoir une décoration du gouvernement d'Israël:  La médaille des Justes. "Oh, lui dis-je, une médaille ... Si tu savais à quel point je déteste les médailles!" Et puis, j 'ai vu que cela lui faisait tellement plaisir. Elle a pensé aussi à maman, décédée entre­temps. Et un beau jour, le 7 février 1983, elle m'envoie une invitation et un billet d'avion en première  classe. Lorsque je descends à l 'aéroport de Tel­ Aviv, je ne connais que Jeannine et sa maman. J'entends derrière moi une passagère dire: "'Oh! Il y a quelqu’un qui est attendu ...". C'est alors que je vois les banderoles "BIENVENUE ANNE-MARIE" et le drapeau français! Toute la fa mille d 'HAIFA est là: enfants, oncles, tantes...

On a fait la fête et j’en ai profité pour visiter Israel d'une manière approfondie. Le 13 mars 1983, nous retournons à Jerusalem pour la cérémonie des Justes. Bien que j’ai horreur de cela, je dois prendre la parole. Mais ce qui m'a marqué le plus profondément, c'est la Crypte du Souvenir: C'est u n endroit lugubre, comme un grand hangar dont l 'intérieur est plongé clans l'obscurité avec, au centre, la flamme du souvenir. J’ai ravivé la flamme. Il y avait encore sur le sol u n grand tapis rouge car François Mitterrand était venu quelques jours auparavant. Un rabbin, tout vêtu de noir, récitait la prière des morts et c’était extrêmement émouvant. Cette flamme, cet endroit, ce rabbin ... je n’en pouvais plus d'émotion. Après cette cérémonie, nous sommes allés planter un arbre sur la "montagne du souvenir"; dans ce jardin, il y a maintenant une petite plaque au pied de cet arbre, portant les noms de "Anne­ Marie Lerme et sa mama n Marthe ". Ils m 'ont fait ensuite une fête incroyable avec journalistes, le consul de France, etc.