Intervention de Martine Julian, Conseillière municipale déléguée à la Mémoire  ville de Grenoble

Depuis 2013, se tient chaque année la Journée nationale de la Résistance, dans le but de rendre hommage aux personnes qui ont lutté contre l’occupation et le régime nazi. Et pour cette commémoration, c’est la date du 27 mai qui a été retenue : date anniversaire du jour où en 1943, s’est tenue la première réunion fondatrice de ce qui allait devenir le Conseil national de la Résistance, le CNR.

Cela se passait en plein centre de Paris, dans l’appartement de René Corbin, un haut fonctionnaire proche de Jean Moulin, au premier étage du 48 rue du Four. Cette réunion, d’une importance politique extrême, était l’aboutissement d’un long travail de préparation mené depuis plus d’un an par l’homme que le général de Gaulle avait missionné à cette fin : Jean Moulin. Celui-ci était ainsi parvenu à l’unification des différentes forces de résistance de toutes tendances, ce qui était en soi un véritable tour de force : mettre autour de la table des représentants aussi bien des 8 grands mouvements de résistance, des deux grandes centrales syndicales et des 6 principaux partis politiques de la IIIe République.

Peu de temps après, le 21 juin, « Trahi, fait prisonnier, affreusement torturé par un ennemi sans honneur, Jean Moulin mourait pour la France, comme tant de bons soldats qui, sous le soleil ou dans l’ombre, sacrifièrent un long soir vide pour mieux remplir leur matin. » (Mémoires de guerre, Charles de Gaulle)

Il s’agissait donc d’unifier les mouvements de la Résistance, mais dans quel but ? Le plus urgent était, assurément, de mener le combat immédiat, quotidien, contre l’ennemi, l’occupant, les nazis, de mettre fin au gouvernement de collaboration. Mais là n’était pas le seul but de cette réunion. L’ambition comme aussi la clairvoyance de Jean Moulin et de ceux qu’il avait réunis allaient bien au-delà.

La première conséquence de cette réunion fondatrice du CNR fut la reconnaissance de la légitimité du général de Gaulle sur le plan international. C’est ainsi que la France sera présente lors de la capitulation des armées nazies le 8 mai 1945. C’est ainsi encore que, lors de la création de l’ONU, elle sera l’une des 5 grandes puissances à siéger au Conseil de Sécurité.

Mais dès cette date, en mai 1943, alors que l’issue victorieuse n’était qu’un lointain espoir, il s’agissait aussi de réfléchir sur l’après et de donner des fondements à un nouveau gouvernement, refonder la démocratie par l’élaboration d’un programme politique qui était à la pointe du progrès économique et social.

Les auteurs de ce programme devaient élaborer un modèle social qui mettait l’accent sur les droits et l’égalité des citoyens. Il instituait : un plan complet de sécurité sociale, préfiguration de notre Sécurité Sociale - l’éducation pour tous, avec une mention particulière pour l’éducation populaire - les retraites -la nationalisation des grandes entreprises qui avaient été exploitées par l’occupant- un programme culturel - l’indépendance de la presse, etc.

 Alors, devant un fait d’une telle importance, on peut se demander pourquoi l’on a attendu si longtemps, 70 ans, pour décider l’instauration de cette Journée nationale, pour ressentir l’impérieux besoin de mettre à l’honneur un homme comme Jean Moulin, mais aussi tous ceux qui l’ont accompagné ? Aujourd’hui, les faits peuvent paraître lointains, s’estomper dans les brumes du temps.

Mais précisément, c’est lorsqu’un épisode de l’histoire, de la culture, voire un fait de civilisation, tend à disparaître qu’il devient nécessaire, indispensable d’en parler et d’entretenir la flamme. C’est précisément pour conjurer l’oubli, qu’il faut remettre la pendule à l’heure.  Le temps ne fait rien à l’affaire !

En l’occurrence, ce programme du CNR, dont nous sommes les héritiers, quoi qu’on en dise, reste toujours d’actualité ; plus que jamais il doit être d’actualité, car les fondements sur lesquels il repose sont les fondements même d’une démocratie ouverte à tous, les fondements même de la République. Ce programme s’élevait contre le nazisme, il reposait sur l’affirmation des valeurs républicaines qui avaient été bafouées par un pseudo-gouvernement de collaboration.

Cette journée est donc faite pour commémorer un événement qui a eu des prolongements considérables jusqu’à nos jours. Mais un tel événement doit nous amener également à réfléchir sur notre présent, voire sur notre futur.

Alors que de manière régulière au gré de telle cérémonie, de telle commémoration ou autre manifestation, la Résistance est mise à l’honneur pour célébrer le courage, l’engagement, la lucidité de ces hommes et de ces femmes du passé, suffisamment convaincus de la justesse de leur lutte pour aller jusqu’à risquer leur vie, voilà qu’aujourd’hui, le verbe Résister n’a pas vieilli et prend toujours le même sens. Décidément depuis Marie Durand et ses compagnes de la Tour de Constance, jusqu’à Jean Moulin dans la prison de Montluc ou Nelson Mandela sur l’île de Robben Island, l’actualité nous somme toujours de rappeler l’inaliénabilité de notre devise qui s’affiche au fronton des Institutions publiques et des écoles, « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Aujourd’hui Jean Moulin est entré au Panthéon « avec son terrible cortège », comme l’a proclamé Malraux. La leçon de celui qui disait :« Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger », doit nous conduire, non sur un chemin de haine de l’autre, de racisme ou d’exclusion, mais un chemin d’accueil, d’ouverture, de fraternité.

« Passant, souviens-toi ! » La formule est fréquente sur les tombes, sur les monuments. Mais il ne s’agit pas seulement de se souvenir. Ayons la lucidité de ceux qui nous ont précédés, car aujourd’hui nous ne pouvons pas dire : « Nous ne savions pas ! ». Nous savons ce qu’est une dictature, ce qu’est le fascisme, ce qu’est le nazisme. Il convient d’agir, avant qu’il ne soit trop tard.

 La barbarie refait surface, guidée par des idéologies obscures. L’exclusion de l’autre, parce que différent, reste une tentation à portée de main. L’arbitraire revêt des déguisements terriblement trompeurs. La bête immonde est toujours prête à relever la tête, et à prendre des atours séducteurs, trop beaux pour être vrais ! Alors n’écoutons pas les sirènes de la séduction facile. Agissons pour que ces « jours heureux » que le CNR promettait soient une réalité.

 La démocratie doit vivre. Elle seule peut garantir la valeur suprême, celle qui a nom : LIBERTÉ.

« La liberté, seule valeur impérissable de l’histoire » (Camus, L’homme révolté)

 

8 élèves de l'Ecole des Pupilles de l'Air ont lus des extraits du programme du CNR "les jours heureux"

 

PROGRAMME DU CONSEIL NATIONAL DE LA RESISTANCE
adopté à l'unanimité des membres du CNR le 15 mars 1944.

Mesures à appliquer dès la libération du territoire  

Unis quant au but à atteindre, unis quant aux moyens à mettre en œuvre pour atteindre ce but qui est la libération rapide du territoire,les représentants des mouvements, groupements, partis ou tendances politiques, groupés au sein du Conseil national de la Résistance, proclament qu’ils sont décidés à rester unis après la Libération :

2 - Afin d’assurer :

- l’établissement de la démocratie la plus large en rendant la parole au peuple français par le rétablissement du suffrage universel ;

- la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ;

- la liberté de la presse, son honneur, et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ;

- la liberté d’association, de réunion et de manifestation ;

- l’inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance ;

- le respect de la personne humaine ;

- l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi.

 

3 - Afin de promouvoir :

- l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ;

- une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général;

- l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;

- le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques;

- le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.

- le droit au travail et le droit au repos (…)

4 - un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine;

- la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant

- un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ;

- une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ;

- une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales.

- la possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.

5 - Ainsi sera fondée une République nouvelle (…).

Ainsi sera rendue possible une démocratie qui unisse au contrôle effectif par les élus du peuple la continuité de l'action gouvernementale.

En avant donc, dans l'union de tous les Français rassemblés autour du CFLN et de son président, le général de Gaulle ! En avant pour le combat, en avant pour la victoire, afin que vive la France !